Un grand helléniste nous quitte

Jean Irigoin

Le Collège de France en deuil.

mardi 7 février 2006, par Etienne Ithurria

Jean Irigoin-Guichandut (1920-2006)

Spécialiste de Pindare et de Plutarque, enseignant à la Faculté des Lettres de Poitiers (1953), puis à l’Université de Nanterre (1965), puis à la Sorbonne (1972), Professeur enfin au Collège de France, en charge de la Tradition et Critique des textes grecs (1985-1992) comme successeur élu de Jacqueline de Romilly, Membre de l’Institut (Académie des Inscriptions et Belles Lettres 1981), Jean Irigoin-Guichandut assura discrètement et efficacement la direction pour la série grecque de la fameuse collection Budé (Belles Lettres) de 1964 à 1999 : 35 ans pour 236 volumes parus sous sa responsabilité scientifique.

Le plongeur de Paestum, en Campanie, au sud de Naples : tombe de la Grande Grèce vers 490 avant J.C. Symbole de l’au-delà des Colonnes d’Hercule. Rare représentation grecque de la mort. Copie réduite sur marbre d’Italie par Marie-Cécile Pouchin.

Un Cibourien

En très amical hommage à

Jean Irigoin,

qui vient de larguer les amarres, ce 28 janvier 2006 : il était devenu l’homme d’un port atlantique.

Lors d’un Colloque universitaire, me confia un collègue toulousain, il avait, sur son étiquette, porté facétieusement

Jean Irigoin, de Ciboure....

Ciboure ? Ne disait-on pas au XVII ième siècle :

Saint-Jean-de-Luz petit Paris

Ciboure sa poissonnerie

Bayonne son écurie.

Décidément le mariage de Louis XIV infatuait ces Luziens !

Durant les vacances, avec son épouse, Jean Irigoin recevait, vive nichée, enfants et petits-enfants, à Ciboure, mon lieu de naissance, dans sa grande demeure, près de l’ancienne fontaine, qui jouxte la ruelle pavée qui me menait dans les années 40, moi, fils et frère de pêcheurs, à la Communale Edouard Herriot, sise plus haut, à laquelle je dois tant. Ma phrase, comme on le voit, signe de l’émotion que j’éprouve à l’évocation de cet homme discret qui était tout sauf impressionnant, tant qu’on ne s’était pas plongé dans son curriculum ou dans ses yeux malicieux, nous mêle inextricablement.

Je le rencontrai un matin de 15 août, en débouchant sur sa rue qui nous menait à notre église au clocher de pagode, tout juste devant une maison blanche aux volets rouges dénommée, hasard, Ithurria.

Moi surpris : " Tiens ! Nous nous croisons."

Lui aussitôt : " Non. Nous convergeons."

Autour d’un txakoli de Guetaria que nous lui faisions découvrir et qui n’est guère jaloux d’un blanc d’Alsace qu’appréciait peut-être notre Lycosthenes rubeaquensis alias Wolfhardt de Rouffach, nous devisions familièrement. Que l’archéologie bousculât les historiens, par exemple en démontrant que des rites ésotériques, qu’on croyait tardifs, reprenaient un bon coup de vieux, de quelques siècles, voilà qui l’amusait et l’excitait. Il pétillait. Il eût été sans doute ravi de s’interroger avec moi sur le mystère de notre arobase, dont je l’entretins dans mon dernier courrier...

Je laisse à d’autres, instances et personnalités plus habilitées, le soin de restituer la profondeur et l’envergure du savant, et au glouton Google l’opportunité de vous déverser les aléas d’un riche parcours.

Il était devenu cibourien : à Socoa, sous la tutelle de la vieille Tour de Bordagain, non loin de Pierre Benoit dont la coupe creusée dans le grès rose rassemble l’eau de la pluie et sert à désaltérer l’oiseau du ciel, sur les hauts de notre cimetière marin, blancheur immobile qui, sous des vents et nuages fantasques, contemple imperturbable une rade amoureuse de l’Océan, il avait préparé le modeste séjour d’un chrétien nourri de toutes les humanités.

C’est donc fraternellement que je lui dédie, à lui et aux siens, outre mon reportage, dans les années 50, à bord du Brokoa , navire familial, Fou-de-Bassan, en basque, sur le site commis par mon fils Fabien,

http://www.brokoa.com

ces quelques photographies de notre commune patrie, celle aussi de Ravel qui y naquit et de Camille Jullian qui y résida.

Un helléniste attentif :

Je lui confiais tous mes travaux depuis quelques années. Il en appréciait ce qui relevait de sa compétence :

la paléographie et Plutarque.

C’est, bien sûr, lui, l’helleniste que nous évoquions dans notre réponse à M. Engammare à la rubrique Experti... Il m’écrivait le 7 août 1999 :

Je vous suis très reconnaissant de m’avoir offert en souvenir de Plutarque, une des lectures favorites de Montaigne, les deux articles si heureusement complémentaires, où vous narrez les étapes de vos réflexions et la progression d’un travail qui réclamait tant de patience attentive... Que tous les spécialistes de Montaigne ne soient pas également convaincus ne peut surprendre, mais les arguments que vous avancez, de fond...ou de forme...méritent réflexion, pour ne pas dire de but en blanc réclament l’assentiment... Tout heureux de cette prise de contact, je vous adresse mes félicitations et mes vœux pour la reconnaissance de votre découverte.

Plus tard, à réception de l’édition Slatkine :

Votre introduction du tome 2 m’intéresse tout particulièrement en ces jours où je suis plongé dans les soixante premières années du XVI ième siècle hellénisant. Mais je peux vous dire - ou plutôt vous redire, car je l’ai déjà fait de vive voix à notre première rencontre - mon admiration pour le travail que représente la transcription des notes.

Je pus, lors de l’été 2003, lui faire, chez nous, au Pays Basque, une démonstration du lycosthenes sur cédérom, tout en lui soumettant des exemplaires du XVI ième siècle, qu’il consultait en connaisseur attentif, avec son épouse chartiste. Simple, ouvert, cordial, sa prudente complicité se traduisit alors dans la dédicace, moins sibylline qu’encourageante, qu’il me fit de son article Lire, c’est d’abord chercher à comprendre dans Les métamorphoses du lecteur, BNF 2003 sous la direction de Christian Jacob, Des Alexandries II :

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